Dans la grande diplomatie, ce ne sont pas les déclarations tonitruantes qui comptent, mais les accords discrets
L'Union européenne a exclu le terminal pétrolier du port de Kulevi du projet du 20e paquet de sanctions lié à la guerre de la Russie en Ukraine. La décision est confirmée dans une lettre du représentant spécial de l'UE pour l'application des sanctions, David O'Sullivan, adressée au ministre des Affaires étrangères de Géorgie, Make Bochorishvili — un détail à surveiller, car c'est dans cette lettre que sont consignées les obligations de la partie géorgienne.
Ce qui a précédé la décision
En octobre 2025, Reuters a rapporté que la Russie avait pour la première fois acheminé du pétrole vers le nouveau complexe de raffinage de Kulevi. Cela a donné matière à considérer le terminal comme un canal potentiel pour des schémas de contournement — via des transbordements maritimes et ce qu'on appelle la flotte fantôme. L'Italie et la Hongrie s'opposaient à l'inclusion de Kulevi dans le paquet de sanctions, et l'adoption du 20e paquet, qui devait être entérinée avant le 24 février, a été compromise par un veto partiel — notamment en raison des risques énergétiques, accentués par l'arrêt du transit par la branche sud du oléoduc «Druzhba» après la frappe russe sur Brody le 27 janvier 2026.
Quelles garanties l'UE a-t-elle obtenues
Après des négociations avec les autorités géorgiennes et l'exploitant du terminal, la décision a été réexaminée. La lettre indique que la partie géorgienne et l'administration portuaire ont pris des engagements concrets d'interdire l'assistance aux navires faisant l'objet de sanctions internationales. Des garanties supplémentaires ont été fournies par la société SOCAR, qui gère les infrastructures portuaires, déclarant son intention de respecter le plafond de prix fixé par l'UE pour le pétrole russe (à partir du 1er février — 44,1 $ le baril).
"Les autorités de Géorgie et l'administration du port se sont engagées à ne pas autoriser à Kulevi les navires qui sont soumis à des sanctions internationales, et à ne pas assurer le service de tels navires."
— David O'Sullivan, représentant spécial de l'UE pour l'application des sanctions (lettre à M. Bochorishvili)
"SOCAR a l'intention de respecter le plafond de prix établi par l'Union européenne pour le pétrole russe."
— Déclaration de la société SOCAR
Analyse : la suite et les risques à surveiller
Le fait que Kulevi n'ait pas été inclus dans le paquet n'est pas une simple correction technique. Il s'agit d'un compromis qui offre à l'UE des garanties opérationnelles en échange d'une plus grande transparence et de mécanismes de contrôle stricts. Si ces garanties s'avèrent efficaces, l'UE pourra maintenir la pression sur les exportations russes via des restrictions financières et d'assurance sans élargir la portée géographique des sanctions. En revanche, si ces engagements restent purement déclaratifs, il y a un risque de contournement des sanctions par des transbordements maritimes, ce qui affaiblirait l'effet du plafond de prix et la pression économique sur Moscou.
À quoi il faudra prêter attention dans les prochains temps :
- des procédures effectives de vérification de l'origine des cargaisons et d'accès aux documents des navires ;
- la transparence du fonctionnement du port et des registres publics des navires desservis ;
- une surveillance indépendante des données AIS pour détecter les changements de route et le « hopping » entre noms/pavillons des navires ;
- la cohérence des actions de l'UE en cas d'infraction — y aura-t-il une réponse sanctionnelle contre les opérateurs qui servent des navires sanctionnés.
Conclusion
La décision de l'UE est un pari sur l'accord et le contrôle plutôt que sur l'élargissement automatique des sanctions. Pour l'Ukraine, la question clé reste inchangée : le régime de sanctions saura-t-il réduire les revenus de la Russie et ne pas offrir de mécanismes pour leur rétablissement. La balle est maintenant dans le camp des partenaires : les déclarations doivent se traduire par un contrôle transparent et une réaction rapide en cas d'infractions. S'il y aura suffisamment de volonté politique et d'outils techniques — c'est de la réponse à cette question que dépendra l'efficacité de la prochaine étape de la stratégie de sanctions.