En bref
Le ministre des Affaires étrangères Andrii Sybiga et la ministre de la Culture et des communications stratégiques Tetiana Berezhna ont demandé aux organisateurs de la Biennale de Venise de ne pas autoriser la participation de la Russie. La raison : le risque de transformer cette prestigieuse plateforme artistique en un instrument de normalisation de l'agression et de blanchiment des crimes de guerre commis contre l'Ukraine.
Pourquoi c'est important maintenant
La position de la Biennale évolue à un moment où la Russie poursuit la guerre et refuse le dialogue. Pour l'Ukraine, l'admission de l'État agresseur dans l'une des institutions culturelles les plus influentes au monde n'est pas seulement une discussion sur l'art — il s'agit d'une question de légitimation symbolique. Tant que l'attention est concentrée sur les retours, il se joue la décision de savoir si les plateformes internationales resteront un rempart contre la propagande ou deviendront une arène pour la masquer.
Faits et ampleur des dommages
Dans leur déclaration, les ministères soulignent l'ampleur des pertes subies par la culture ukrainienne : depuis le début de l'invasion à grande échelle, au moins 346 artistes et 132 professionnels des médias ont été tués, plus de 1 707 monuments et 2 503 sites d'infrastructures culturelles ont été détruits ou endommagés, dont 558 — complètement détruits. Selon les ministères, plus de 35 000 objets muséaux ont été illégalement transférés vers les territoires temporairement occupés, et plus de 2,1 millions d'unités se trouvent encore sous menace.
Logique juridique et morale de l'opposition
Les ministres rappellent les dispositions de la Convention de La Haye de 1954 relative à la protection des biens culturels en cas de conflit armé : la destruction volontaire et le transfert illicite d'objets patrimoniaux constituent une violation du droit international humanitaire. Dans ce cadre juridique, la participation culturelle de l'État agresseur sur des plateformes prestigieuses peut être perçue non seulement comme un geste artistique, mais aussi comme un signal politique.
"Dans de telles conditions, tout changement de politique ou assouplissement des restrictions n'a aucune justification réelle, et ne pourrait qu'envoyer un signal dangereux de soutien à l'agression, de tolérance envers les crimes de guerre russes et de normalisation de la politique génocidaire des occupants russes"
— Andrii Sybiga, ministre des Affaires étrangères ; Tetiana Berezhna, ministre de la Culture et des communications stratégiques
Contexte : la culture comme instrument d'influence
La déclaration ukrainienne se réfère non seulement aux destructions et aux pertes matérielles (les dommages subis par le secteur culturel dépassent $4,2 milliards, et les pertes totales du secteur s'élèvent à plus de $31 milliards), mais aussi à la pratique systémique d'utilisation de la culture à des fins politiques. Exemples à l'appui : des cas connus où des représentants d'institutions russes ont décrit ouvertement des projets culturels internationaux comme un élément de leur stratégie extérieure. Cela renforce l'argument de Kyiv selon lequel l'admission de la Russie pourrait faire partie d'une opération plus large de légitimation de l'agression.
Ce que demande précisément l'Ukraine
Kyiv appelle les organisateurs à reconsidérer la décision de réintégrer la Russie à la Biennale et à maintenir la position de principe du 27 février 2022, quand les organisateurs avaient condamné l'agression. L'argument : empêcher la politisation des espaces culturels et protéger leur neutralité en tant qu'espaces pour un art critique, et non pour la propagande d'État.
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Conséquences et perspectives
La décision des organisateurs de la Biennale de Venise aura davantage un effet symbolique que purement artistique : c'est un test pour savoir si les institutions internationales sont prêtes à jouer le rôle de rempart contre la normalisation de l'agresseur. Si la Biennale autorise le retour sans garanties claires de séparation entre le milieu artistique et les appareils d'État, cela créera un précédent pour d'autres plateformes — sportives, culturelles et scientifiques.
La balle est désormais dans le camp des organisateurs : maintiendront-ils le principe de neutralité et protégeront-ils la culture contre son instrumentalisation — ou emprunteront-ils une voie qui risque de transformer l'arène artistique en plateforme de légitimation politique ?