L'UE veut payer seulement ceux qui n'aident pas la Russie et l'Iran — et cela change la logique de l'aide

Le commissaire européen Josep Borrell et Kaja Kallas ont déclaré ouvertement que l'aide extérieure de l'UE devient un instrument géopolitique. Les pays soutenant Moscou ou Téhéran risquent de perdre les subventions.

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Кая Каллас (Фото: EPA/Art Service)

Lundi 18 mai. Le commissaire européen au développement Josef Síkela s'adresse à son auditoire et dit ce qu'on n'attend généralement pas d'un fonctionnaire européen : « Dans un monde où les investissements, les infrastructures et les chaînes d'approvisionnement sont devenus des instruments de pouvoir, la politique étrangère ne peut pas être sentimentale ». Ce n'est pas de la rhétorique — c'est l'annonce d'un changement de règles.

De la charité aux conditions

L'UE consacre chaque année des milliards d'euros à l'aide aux pays en développement par l'intermédiaire de l'instrument NDICI – Europe mondiale, avec un budget total de 79,5 milliards d'euros jusqu'en 2027. Jusqu'à présent, ces fonds étaient accordés principalement sans conditions géopolitiques strictes. Désormais, la Commission européenne est prête à changer ce modèle : le financement pourrait dépendre directement du fait que le pays bénéficiaire soutienne la Russie ou l'Iran.

La haute représentante de l'UE pour les affaires étrangères Kaja Kallas a soutenu cette position. En compagnie de Síkela, ils ont en effet légalisé le terme « conditionnalité géopolitique » dans le discours de l'aide étrangère de l'Union européenne — jusqu'à présent, ce terme était utilisé principalement par les universitaires et les critiques.

« Dans un monde où les investissements, les infrastructures et les chaînes d'approvisionnement sont devenus des instruments de pouvoir, la politique étrangère ne peut pas être sentimentale ».

Josef Síkela, commissaire européen au développement, 18 mai 2025

Qu'est-ce que cela signifie concrètement ?

Le mécanisme spécifique de sélection n'a pas encore été divulgué. Mais la logique est claire : les pays du Sud mondial qui votent avec la Russie aux Nations unies, importent des drones iraniens ou soutiennent le contournement des sanctions pourraient se retrouver en fin de file d'attente pour les subventions et les prêts de l'UE.

Ce n'est pas un précédent — mais l'ampleur est nouvelle. Auparavant, la conditionnalité de l'aide de l'UE concernait principalement les réformes démocratiques et la lutte contre la corruption. Une étude de la revue JCMS: Journal of Common Market Studies (2025) a établi que même cette « conditionnalité démocratique » était appliquée de manière incohérente : les pays soumis à une plus grande pression migratoire envers l'UE recevaient davantage de fonds indépendamment du niveau de démocratie. Le critère géopolitique est encore plus complexe à vérifier.

La voix du sceptique

Les analystes du Centre for Global Development (CGD) avertissent : lier l'aide à ses propres priorités de donateur est l'aide liée classique, et cela ne fonctionne pas. Selon l'OCDE, environ 20 % de l'aide des grands donateurs en 2023 était déjà conditionnée — et cette part augmente. Le CGD compare directement la nouvelle stratégie de l'UE à l'approche « America First » de Trump : le donateur reçoit un signal géopolitique, mais le développement du pays bénéficiaire ralentit.

Un risque distinct concerne la confiance. Si Bruxelles utilise l'argent du développement comme levier de pression, la Chine avec son programme des « Nouvelles routes de la soie » obtiendra un argument supplémentaire pour les pays d'Afrique et d'Asie : nous ne posons pas de conditions. La Passerelle mondiale de l'UE est déjà critiquée pour le fait que seulement 16 % des projets sont investis dans la santé, l'éducation et la science — le reste répond aux intérêts infrastructure et géopolitiques de l'Union européenne.

Pourquoi c'est important pour l'Ukraine

Pour Kyïv, cette logique est celle d'une alliée. L'Iran fournit à la Russie des drones-kamikazes qui attaquent les villes ukrainiennes. Si les tiers pays qui achètent des armes iraniennes ou fournissent des corridors financiers à la Russie commencent à payer un prix diplomatique sous la forme d'une réduction du financement européen — c'est une pression supplémentaire sur la chaîne d'approvisionnement de la guerre.

Mais le mécanisme est plus important que les intentions. L'UE n'a pas encore déterminé :

  • quelles actions précises d'un pays se qualifient comme « soutien à la Russie ou à l'Iran » ;
  • qui prend la décision de suspendre le financement et selon quelle procédure ;
  • si un mécanisme d'appel est prévu pour les pays bénéficiaires.

Sans critères clairs, la « conditionnalité géopolitique » risque de devenir un instrument de pression arbitraire — ce dont se serviront ceux qui veulent discréditer l'UE en tant que partenaire.

Si la Commission européenne ne publie pas avant la fin de 2025 une liste de critères vérifiés et un mécanisme de contrôle indépendant — la nouvelle doctrine restera une déclaration retentissante plutôt qu'un véritable levier d'influence sur les alliés de Moscou.

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