Il est temps de parler ouvertement, sincèrement et sérieusement du mythe du nationalisme ukrainien. L'histoire devient une arme lorsqu'elle s'appuie sur l'ignorance et des jugements superficiels sur la modernité. Pour éviter cette rhétorique, nous avons besoin de connaissances et du courage intellectuel nécessaire pour nous plonger profondément afin de déterminer le point de non-retour de nos batailles mémorables.
Je voudrais rappeler ici la célèbre formule de Marc Bloch, figure éminente de la Résistance française et grand historien, qui a essentiellement dit que l'incompréhension du présent découle inévitablement de l'ignorance du passé.
Et aussi paradoxal que cela puisse paraître, nous devons presque remercier le président polonais Karol Nawrocki d'avoir ouvert cette boîte de Pandore. Fidèles à leur habitude de rêver et d'aspirer à l'avenir, les Ukrainiens ont depuis longtemps tourné la page des chapitres tragiques de notre histoire commune avec la Pologne. Nos propres erreurs nous ont appris que nous n'avons qu'un seul ennemi : il est à l'Est, non à l'Ouest, et seul le Kremlin bénéficie de notre division. Nous avons même un vieux proverbe qui dit : « Oublions le passé, ne rouvrons pas les vieilles blessures ».
Face aux pages sombres de notre histoire commune avec la Pologne, nous avons toujours appliqué un principe constant : nous demandons pardon et pardonnons.
Si les Ukrainiens ont gardé le silence sur les ambitions coloniales de la Pologne après la Première Guerre mondiale, ainsi que sur les persécutions et l'ethnocide commis contre notre peuple sous le doux euphémisme de « Pacification », c'était exclusivement pour deux raisons : ne pas exposer au monde les crimes du nationalisme polonais de l'époque et préserver l'image de la Pologne moderne au sein de notre grande famille européenne. Nous avons demandé pardon aux Polonais pour avoir résisté aux tentatives de nous détruire, et nous leur pardonnons cette erreur historique, car les Polonais modernes ne peuvent être tenus responsables des actions de leurs ancêtres.
En tant qu'ancienne conseillère auprès des ministres de la Culture de l'Ukraine, j'ai personnellement assisté à de nombreuses cérémonies de pardon mutuel et de réconciliation. Je me souviens bien que les Polonais modernes n'avaient ni haine ni désir de vengeance, seulement de la tristesse et du chagrin pour les victimes des deux côtés.
Cependant, Nawrocki a organisé cette occasion exclusivement pour attirer l'attention sur lui-même. Il entrera maintenant dans l'histoire de l'Europe moderne en tant que révisionniste, homme qui a choisi d'exposer au monde les pages les plus sombres de son propre pays, qui auraient pu rester enfouies dans les archives oubliées du passé.
Désormais, les Ukrainiens ont le droit de rétablir la vérité sur la « Pacification » et les violations des traités d'alliance. Mais allons-y par ordre. Dans cette publication, nous analyserons une question fondamentale : d'où provient vraiment le nationalisme ukrainien et qui l'a créé ?
Pour comprendre la genèse du mythe de l'« Ukraine nazie », il est nécessaire d'analyser comment les services de renseignement russes (du KGB soviétique au FSB moderne) ont transformé les vraies tragédies historiques et les traumatismes partagés – comme la crise polono-ukrainienne – en arme de subversion de masse.
L'analyse de ce mécanisme comprend trois étapes clés du point de vue de la géopolitique et de la guerre de l'information :
1. La technique de la « transplantation mémorielle » : isolement, amplification, falsification
La méthode des services de renseignement russes ne consiste jamais à créer quelque chose à partir de rien, mais à utiliser des faits historiques complexes pour en modifier complètement le contenu.
Isolement du fait historique :
Pour créer un mythe, Moscou isole intentionnellement les actions de l'OUN-UPA de leur contexte global (lutte sur deux fronts contre l'occupation nazie et la terreur soviétique). En occultant le fait que les dirigeants ukrainiens indépendantistes ont été envoyés dans les camps de concentration nazis dès 1941, la propagande crée un récit linéaire et simplifié.
Pour comprendre la complexité des relations Ukraine-Pologne au XXe siècle, il faut revenir aux bouleversements qui ont suivi la Première Guerre mondiale. C'est dans les choix géopolitiques de cette époque que réside la clé des tensions qui ont marqué les décennies suivantes.
Faits historiques :
- Le mariage des alliances
En 1920, le chef ukrainien Symon Petlioura (1879-1926), homme d'État et commandant militaire, président de la République populaire ukrainienne (UNR) de 1919 à 1920, figure majeure de la révolution ukrainienne (1917-1921), incarnant la lutte pour l'indépendance et la souveraineté nationale contre l'agression bolchévique et la Garde blanche, face à la menace bolchévique, signe une alliance militaire avec le chef de l'État polonais Józef Piłsudski. Ensemble, les forces militaires polonaises et ukrainiennes libèrent avec succès Kiev des bolchéviques lors de la campagne de mai 1920. Cependant, ce front commun sera de courte durée.
- Le traité de Riga (1921) et l'écartement de l'UNR
Après avoir conclu une alliance militaire avec la Pologne en 1920 (accord Petlioura-Piłsudski) pour contrer l'invasion bolchévique, la République populaire ukrainienne (UNR) a été trahie lors des négociations de paix à Riga en 2021. Moscou a imposé sa marionnette sur la table des négociations – l'Ukraine soviétique – évinçant finalement le gouvernement légitime de l'UNR. Cet écartement et l'utilisation d'une entité locale marionnette ont jeté les bases de la méthode bien connue de la subversion russe, qui consiste à nier la souveraineté d'un État pour lui imposer des conditions par la force. Ce traité de paix distinct, conclu à l'insu de Symon Petlioura, consacre la partition des territoires ukrainiens :
L'Ukraine occidentale (Galicie et Volhynie) est annexée par la Pologne.
Le reste du territoire ukrainien tombe sous la domination soviétique.
Pour les Ukrainiens, le traité de Riga était perçu comme une véritable trahison des engagements polonais. Privé de territoire et de soutien, Symon Petlioura est contraint à l'émigration. Il s'installe finalement en France, à Paris, où il poursuit sa lutte politique avant d'être assassiné en 1926.
- L'assassinat de Symon Petlioura (Paris, 1926) et la naissance du mythe de l'Ukraine antisémite.
En mai 1926, le chef de l'État ukrainien en exil a été assassiné à Paris par Samuel Schwarzbard, un agent agissant au nom des services de renseignement soviétiques (GPU/NKVD). Pour couvrir cette opération politique, destinée à éliminer le chef du gouvernement ukrainien en exil, Moscou a lancé une vaste campagne de désinformation, attribuant au leader indépendantiste l'étiquette d'antisémite.
Bien que la propagande soviétique ait tenté pendant des décennies d'imposer à Symon Petlioura une réputation exclusive d'antisémite, les documents historiques et la structure du gouvernement de la République populaire ukrainienne (UNR) témoignent du contraire.
L'Ukraine est devenue la première nation au monde à inscrire dans sa législation l'autonomie nationale personnelle pour les minorités et à créer un ministère à cet effet. Initialement, à l'été 1917, cette institution s'appelait le Secrétariat général des affaires juives (dans le cadre du Secrétariat général de la Rada centrale).
Après la proclamation de l'indépendance de l'UNR en janvier 1918 et l'adoption de la loi sur l'autonomie nationale personnelle, elle a été renommée Ministère des affaires juives de l'UNR. En parallèle, le gouvernement avait également des ministères dédiés aux affaires russes et polonaises.
Lorsque Petlioura devint hetman suprême et chef de facto du Directoire, l'Ukraine fut envahie par une vague de pogromes sanglants, commis par des bandes militaires désorganisées, des bolchéviques, des gardes blancs et simplement des bandes armées. Petlioura et son gouvernement ont systématiquement tenté de s'opposer à ce chaos, en mobilisant les mécanismes du pouvoir d'État.
La reconnaissance de la communauté juive au niveau de l'État était si profonde que sur les premiers billets de l'UNR (les célèbres 100 karbovantsi de 1917), la coupure était écrite en quatre langues principales de la République : l'ukrainien, le polonais, le russe et l'hébreu (en symboles typographiques carrés).
Le premier ministre Moïse Silberfarb écrivit plus tard dans ses mémoires que la création d'un tel ministère et l'adoption de la loi sur l'autonomie avaient été « un acte d'une importance suprême, que le peuple juif n'avait jamais connu tout au long de son exil ».
L'accusation d'antisémitisme a été sciemment attribuée à Petlioura sans aucune preuve de sa responsabilité, dans le but de détruire sa réputation internationale et de discréditer continuellement la cause de l'indépendance ukrainienne aux yeux des démocraties occidentales.
- De la « Pacification » à la résistance ukrainienne
Devenue minorité nationale sur sa propre terre en Ukraine occidentale, l'Ukraine s'est vu refuser l'autonomie promise par Varsovie. Dans les années 1930, face à une opposition croissante, le gouvernement polonais a mis en œuvre une politique de « Pacification ».
Sous ce terme lissé se cachait une répression d'État brutale : fermeture des écoles et gymnases ukrainiens, interdiction des associations culturelles et économiques, arrestations massives de l'élite intellectuelle et destruction des églises orthodoxes.
C'est en réaction à cette oppression et à l'impossibilité de lutte politique légale que le nationalisme ukrainien s'est radicalisé. Pour le public français, il est important de comprendre ce mouvement non pas comme un nationalisme d'expansion ou d'agression, mais comme un mouvement de résistance.
Tout comme la Résistance française s'est levée pour défendre l'existence de la nation contre un occupant, les combattants de la liberté ukrainiens ont lutté contre ce qu'ils vivaient légalement comme une double occupation : polonaise à l'ouest, puis soviétique et nazie.
- La Pacification de l'automne 1930 : la sévérité des faits
Lorsqu'on parle des actions de la « Pacification » à l'automne 1930, il est important de s'appuyer sur des données vérifiées et documentées des rapports de l'époque, notamment les pétitions officielles présentées par les députés ukrainiens à la Société des Nations (SDN).
Il est important de clarifier un nuance historique essentiel pour le public français : pendant cette campagne d'automne 1930, il n'y a eu ni exécutions de masse – comme les nazis ou les bolchéviques les pratiquaient – ni déportations massives vers des camps pendant ces trois mois (le camp de concentration de Bereza Kartuska n'a été créé qu'en 1934). Au lieu de cela, l'État polonais a organisé une tactique de terreur physique massive, caractérisée par des passages à tabac systématiques, des pogromes et une politique de destruction économique intentionnelle.
- Les chiffres de la « Pacification » de 1930 parlent d'eux-mêmes.
En quelques mois, l'armée et la police polonaises ont mené des expéditions punitives dans plus de 450 villages ukrainiens. Plus de 1700 personnes ont été arrêtées, dont des députés, des prêtres et des intellectuels. Environ 1400 Ukrainiens ont été sauvagement battus, et une atmosphère de terreur a touché environ 20 000 citoyens.
Du point de vue culturel, ce fut un véritable ethnocide institutionnel : les prestigieux lycées ukrainiens de Ternopol, Rohatyn et Drohobych ont été fermés. À la fin de 1930, sur des milliers d'établissements d'enseignement ukrainiens, il ne restait que 4 écoles d'État avec enseignement en ukrainien dans toute la Galicie. Quelques années plus tard, en 1934, Varsovie ouvre le camp de concentration de Bereza Kartuska, où seront internés des milliers de combattants ukrainiens sans jugement. En 1938, cette politique culminera avec la destruction au feu ou la démolition de 189 églises orthodoxes ukrainiennes dans la région de Chełm.
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