Lorsque le Kremlin décide d'intervenir dans les élections d'un pays étranger, il tente généralement de rester discret. L'Arménie 2026 fait exception : l'opération est si vaste qu'elle a été révélée avant même le scrutin.
Ce que Moscou préparait
Selon Reuters, qui cite des responsables occidentaux anonymes et des documents internes, la Russie a lancé en Arménie une campagne de désinformation la deuxième plus importante de l'histoire européenne contemporaine — après les élections moldaves de 2025. Parmi les outils utilisés figurent le réseau de bots Storm-1516, précédemment associé à des tentatives d'ingérence dans les élections américaines, et l'agence Social Design Agency, soumise aux sanctions. L'un des plans prévoyait une ressource « Erevan-1 » destinée à discréditer le premier ministre sortant Pachinian.
En parallèle, selon les mêmes données, la Russie élaborait un plan de transport physique de dizaines de milliers d'Arméniens ethniques en provenance de Russie vers l'Arménie — pour modifier l'équilibre électoral. Trois responsables occidentaux ont désigné comme candidate du Kremlin le milliardaire Samvel Karapétian, poursuivi par le parquet arménien pour des appels présumés au renversement du gouvernement. Karapétian conteste à la fois les accusations et tout lien avec le Kremlin.
« La Russie perd le monopole de facto qu'elle exerçait en Arménie. Ce que tente de faire Pachinian est une menace pour la Russie ».
Thomas de Waal, chercheur principal à Carnegie Europe
Le résultat jusqu'à présent est modeste : selon un sondage récent de l'Institut républicain international, le parti de Pachinian « Contrat civil » bénéficie d'environ 32 % de soutien. Le parti de Karapétian « Arménie forte » — environ 6 %.
Pourquoi les protestations après les élections ne décolleront pas
Le journaliste arménien Robert Ananian, cité par LIGA.net, ne rejette pas le risque de déstabilisation : la Russie s'est trop engagée pour accepter simplement la défaite. Mais il explique pourquoi le scénario d'une escalade dans la rue est peu probable.
Le climat social n'est pas du côté des forces prorusses. Depuis 2020, lorsque l'Azerbaïdjan, avec la tacite approbation de Moscou, a mis fin à la deuxième guerre du Haut-Karabakh et a effectivement détruit l'Arcakh arménien, la confiance envers la Russie en Arménie s'est effondrée. L'opposition, qui jouerait un rôle de force de mobilisation, est associée à cette époque — celle de Kocharian et Sarkissian — que les Arméniens lient à la défaite et à la dépendance.
- Base sociale : le candidat du Kremlin obtient 6 % — une protestation de rue nécessite une base de partisans beaucoup plus large.
- Traumatisme du Haut-Karabakh : la guerre perdue a laissé de la colère envers Pachinian, mais ne l'a pas convertie en sympathies prorusses — au contraire, Moscou est accusée d'avoir trahi son allié de l'OTSC.
- Argument économique : la Russie contrôle toujours l'énergie arménienne et une partie du secteur minier, mais c'est plutôt un levier de pression qu'un moyen d'obtenir l'amour du peuple.
L'enjeu géopolitique dépasse les élections
Poutine en mai 2026 a établi un parallèle direct entre l'Arménie et l'Ukraine, avertissant que le cours europhile d'Erevan méritait une « attention particulière ». Le traité russo-iranien sur le partenariat stratégique, signé en janvier 2025, oblige les deux pays à s'opposer à la « présence déstabilisatrice » de puissances extérieures dans la région. Pour Moscou, les élections en Arménie ne concernent pas seulement le Caucase, mais aussi un précédent : peut-une ancienne république soviétique choisir l'Occident et survivre.
Pachinian, pour sa part, maintient l'équilibre : il déclare un rapprochement avec l'UE et les États-Unis, tout en ne fermant publiquement pas son cours « équilibré » envers la Russie. Cela lui donne un avantage auprès de son audience interne, mais complique les attentes claires de ses partenaires occidentaux.
Si le « Contrat civil » obtient une majorité constitutionnelle sans coalitions — ce qui donnerait à Pachinian un mandat pour une nouvelle constitution — osera-t-il prendre le risque de faire ce dont il s'est abstenu jusqu'à présent : déposer officiellement une demande d'adhésion à l'UE et fermer définitivement la porte à l'OTSC ?