Imaginez : un soldat attend des mois une orientation vers une commission médicale militaire, ou on ne lui paie pas la rémunération due, ou on le mute à un poste contrairement à la loi. Il dépose plainte. Le Bureau de l'ombudsman militaire effectue une vérification, constate une violation, envoie au commandant une conclusion claire exigeant de corriger la situation. Et ensuite ? Rien. Le commandant peut simplement ne pas répondre, répondre formellement, ou ignorer purement et simplement le document. Il n'y a aucune sanction pour cela.
C'est précisément là que se trouve la principale vulnérabilité d'une institution qui aurait dû devenir une véritable protection pour les militaires.
Les chiffres qui montrent l'ampleur du problème
Depuis le lancement le 27 janvier jusqu'au 31 août, le Bureau de l'ombudsman militaire a reçu 14 427 plaintes et demandes. 13 922 ont été examinées, 505 sont toujours en cours de traitement. Sur la base des examens, 2535 vérifications ont été ordonnées — soit environ une plainte sur cinq s'avère suffisamment sérieuse pour être vérifiée séparément.
Les militaires se plaignent le plus souvent de quatre choses :
- orientation vers une commission médicale militaire et traitement ;
- résiliation du service militaire ;
- rémunération mensuelle et bonus supplémentaires ;
- mutation à un autre lieu de service.
Ce ne sont pas des questions bureaucratiques abstraites. Ce sont des questions dont dépend le fait qu'un blessé reçoive un traitement à temps, qu'une famille de décédé reçoive les allocations dues, ou qu'une personne puisse légalement être démobilisée après le délai limite de service.
Il y a un mécanisme, mais pas de levier
La procédure semble logique : plainte → vérification → conclusion avec exigences → dix jours ouvrables pour que le commandant ou l'agent réagisse. Sur le papier, tout est clair. Mais au Bureau de l'ombudsman, on admet directement : les commandants et les agents « ne sont pas isolés » qui ignorent les conclusions, les traitent formellement ou traînent les délais.
La législation ne prévoit toujours pas de responsabilité adéquate pour cela
C'est la phrase clé. L'ombudsman peut établir un fait de violation, peut émettre une exigence — mais ne peut pas la faire exécuter. Pas d'amende, pas de procès-verbal administratif, aucun instrument de pression, sauf la publicité.
Un projet de loi qui attend depuis un an
Un projet de loi n°13267, présenté par Zelensky en même temps que la création du Bureau lui-même, était censé corriger cela. Le document prévoit des amendes de 8500 à 17 000 hryvnias pour non-respect des exigences de l'ombudsman, et pour violation répétée — de 17 000 à 34 000 hryvnias avec possibilité d'interdiction d'occuper un poste pendant un an. Cette norme s'appliquerait non seulement aux commandants, mais aussi aux agents de tous les niveaux — des chefs d'administrations régionales aux ministres.
Le Parlement l'a adopté en première lecture en octobre 2025. Depuis — le silence. Le 1er septembre, la Verkhovna Rada a ouvert une nouvelle session et formellement inclus le projet de loi à l'ordre du jour, mais selon le député de la commission compétente Oleksandr Danutsia, les travaux sont toujours au stade « d'étude et de systématisation des amendements » — sans délais concrets pour une deuxième lecture.
Autrement dit, une institution chargée de protéger les droits de plus d'un million de personnes en uniforme fonctionne depuis un an sans instrument de contrainte — et pour l'instant, il n'y a aucune garantie quant au moment où cette situation changera.
Ce que cela signifie pour le militaire qui dépose plainte aujourd'hui
En pratique : il est conseillé de déposer plainte auprès de l'ombudsman — les statistiques montrent qu'environ une plainte sur cinq aboutit à une vérification, et une partie des affaires est renvoyée à d'autres autorités compétentes (3587 plaintes pour toute la période). Mais si le commandant décide d'ignorer même une conclusion confirmée concernant une violation, cela n'entraîne actuellement aucune conséquence juridique pour lui.
La question est simple : la Rada adoptera-t-elle la deuxième lecture du n°13267 avant la fin de cette session, ou l'institution continuera-t-elle à fonctionner comme un organe qui constate les violations mais ne peut pas les faire corriger ?