Le 8 juin à Varsovie s'est réunie la Capitule de l'Ordre de l'Aigle blanc — la plus haute distinction d'État de Pologne. À l'ordre du jour : une question qui semblait impensable il y a deux semaines encore : faut-il retirer au président ukrainien Volodymyr Zelensky la décoration qui lui a été remise en 2023 par l'ancien président Andrzej Duda.
Ce qui a provoqué la crise
Le prétexte formel a été le décret de Zelensky du 26 mai, signé pour le 10e anniversaire des Forces d'opérations spéciales : le Centre distinct des opérations spéciales « Nord » a reçu le titre honorifique « Héros de l'UPA ». Le président polonais Karol Nawrocki — historien, ancien directeur de l'Institut de la mémoire nationale — a réagi vivement. Selon lui, Zelensky « a fourni le meilleur matériel et beaucoup d'oxygène à la propagande russe » et « a prouvé que l'Ukraine n'était pas mentalement prête pour la famille européenne ».
Le 29 mai, Nawrocki a annoncé : il proposerait à la Capitule d'envisager le retrait de l'Ordre. Peu après, Lech Wałęsa, fondateur de Solidarité, a exprimé publiquement sa solidarité — il a démonstativement retiré l'épinglette du drapeau ukrainien qu'il portait depuis le premier jour de l'invasion à grande échelle.
L'argument de Sikorski : et Schröder alors ?
Le ministre polonais des Affaires étrangères Radosław Sikorski a choisi un ton différent. Dans un message sur le réseau X, il a formulé un dilemme embarrassant :
« J'espère qu'après les décisions de la Capitule et du président Nawrocki, il ne se produira pas une situation où l'ancien chancelier allemand Gerhard Schröder, qui reçoit de l'argent de Poutine, restera chevalier de l'Ordre de l'Aigle blanc, tandis que celui qui lutte contre Poutine sera privé de ce titre ».
Radosław Sikorski, X
Auparavant, Sikorski avait proposé une liste entièrement différente de candidats au retrait de l'Ordre — issue d'une histoire plus lointaine : Catherine II, Benito Mussolini et l'ancien ministre polonais de la Défense Antoni Macierewicz. La rhétorique est évidente : si l'Ordre porte vraiment une signification morale, la logique de son retrait doit être cohérente.
Pourquoi Nawrocki pourrait ne pas atteindre l'aboutissement
Les juristes polonais signalent un conflit de droit substantiel. La Constitution polonaise range l'attribution des ordres parmi les prérogatives présidentielles, qui ne nécessitent pas la signature du gouvernement — mais elle ne dit rien sur le retrait d'une distinction. La plupart des juristes concluent : une contresignature du Premier ministre est nécessaire ici. C'est-à-dire que sans la signature de Donald Tusk, Nawrocki n'a pas juridiquement le dernier mot.
Même la décision de la Capitule est consultatif. Le président polonais est obligé de la prendre en compte, mais pas de la mettre en œuvre. L'article 36 de la loi « Sur les ordres et distinctions » ne prévoit le retrait que dans deux cas exceptionnels — notamment si le décorés « a commis un acte qui l'a rendu indigne de l'Ordre ».
Ce qui se cache derrière cette démarche
Les analystes attirent l'attention sur le contexte dans lequel Nawrocki a soulevé cette question. Quelques jours avant la réunion de la Capitule, les 5-6 juin, le chef de la Direction du renseignement principal Kyrylo Boudanov est arrivé à Varsovie sans annonce préalable — et a tenu des réunions avec le vice-ministre des Affaires étrangères, le coordinateur des services spéciaux et le ministre polonais de la Défense. Le fait que l'initiative venait du côté ukrainien, les experts l'interprètent comme un signal : Kiev comprend la gravité de la situation.
- Le conflit se déroule à la veille de la Conférence internationale pour la reconstruction de l'Ukraine à Gdańsk (25-26 juin).
- En parallèle, les négociations se poursuivent sur le début des pourparlers concernant l'adhésion de l'Ukraine à l'UE.
- Nawrocki — un président sans majorité parlementaire — l'« affaire UPA » lui permet de détourner l'attention de sujets moins favorables pour lui.
Comme l'écrit le média ZN.UA en citant l'analyste Petro Katerynychev, Moscou cherche depuis des années exactement ces fissures — et cette fois, Kiev lui-même en a fourni l'occasion.
La suite
Si Nawrocki signe quand même un décret sur le retrait de l'Ordre — et que Tusk le contresigne — ce sera un pas diplomatique sans précédent envers un allié en état de guerre active. Si, en revanche, Tusk refuse de signer, la crise passera du symbolique au constitutionnel — déjà au sein de la Pologne elle-même.
La question qui reste ouverte : le gouvernement de Tusk acceptera-t-il de signer une décision qui ne menace Schröder en rien — mais qui assimilera symboliquement Zelensky à ceux que Varsovie considère comme des ennemis ?