Le capitaine d'une barge sur le Rhin compte ces jours-ci son fret non pas en tonnes, mais en centimètres sous la quille. À la section de contrôle près de la ville de Kaub, le niveau de l'eau a chuté à près de 25 centimètres — une marque pire que celle que le fleuve n'avait pas connue depuis 2018. Pour un navire, c'est la différence entre un voyage et l'arrêt : au lieu d'une cale complète — un quart du chargement, au lieu d'un trajet en barge — trois ou quatre.
Cette arithmétique s'est déjà transformée en prix. Encore au printemps, le transport d'une tonne de fret par le Rhin coûtait environ 20 euros. Maintenant, selon les calculs du chroniqueur de Bloomberg Javier Blas, la livraison d'une tonne de Rotterdam vers les points au sud de Kaub coûte près de 150 euros — un maximum historique pour cet itinéraire.
La chimie à la limite du cas de force majeure
Ce ne sont pas les centrales à charbon ou les négociants en pétrole qui dépendent le plus du Rhin, mais les grands groupes chimiques dont les usines se dressent directement sur les rives : BASF, Covestro, Evonik. Les matières premières et les produits semi-finis pour eux voyagent en barges, et quand une barge ne peut pas passer — la chaîne de production s'arrête.
Le directeur général de BASF, Markus Kamitz, ne s'est pas efforcé cette semaine de rassurer les analystes avec des formules diplomatiques. Selon ses paroles, « il serait déraisonnable d'exclure la possibilité de déclarer un cas de force majeure ou... une pénurie de certains types de produits », et une grave pénurie de matières premières pourrait déclencher une réaction en chaîne sur les grands sites chimiques.
La comparaison avec 2018 n'est pas ici rhétorique, mais financière : la sécheresse d'alors a coûté à BASF 250 millions d'euros de profit opérationnel. La différence est que maintenant le groupe s'est préparé à l'avance — et c'est le principal sujet à suivre au cours des prochaines semaines.
Ceux qui ont eu le temps de se préparer
Covestro a commencé il y a quelques semaines à augmenter ses stocks de matières premières et à passer à des barges ayant un tirant d'eau moins important, capables de passer même par les zones peu profondes. Thyssenkrupp, qui en raison des perturbations d'approvisionnement a dû réduire la production de fonte à son usine de Duisbourg, a temporairement retiré sa propre flotte de la circulation et affrété des navires selon les nouvelles conditions du fleuve — et pour l'instant assure que les clients auront suffisamment de produits.
C'est la différence entre une entreprise qui s'est adaptée au climat en tant que risque permanent, et une entreprise qui réagit au cas par cas. Le second modèle est plus coûteux — et la note en est payée soit par les actionnaires sous forme de bénéfices perdus, soit par le consommateur final sous forme de prix plus élevés.
Le fleuve comme dénominateur commun de l'Europe
Le Rhin n'est pas le seul fleuve qui montre son lit cette année. La Roumanie a arrêté le 29 juillet le deuxième réacteur de sa seule centrale nucléaire de Cernavodă en raison de la chute critique du niveau du Danube, provoquée par la sécheresse — le premier réacteur avait été arrêté un jour plus tôt. Et la centrale nucléaire hongroise de Paks, en raison du Danube à un niveau record, doit s'arrêter pour un jour ou plus — pour la première fois en 44 ans de fonctionnement de la centrale.
Les fleuves, qui ont été considérés pendant des décennies comme une infrastructure fiable, deviennent simultanément un goulot d'étranglement pour l'industrie et l'énergie dans plusieurs pays de l'UE. Ce n'est plus une anomalie météorologique locale, mais un test de stress des chaînes logistiques construites en fonction du climat du siècle dernier.
Les économistes incorporent déjà dans leurs prévisions une perte de 0,2 point de pourcentage de croissance de l'économie allemande en raison des perturbations causées par le faible niveau de l'eau. La question pour les prochaines semaines est simple : l'industrie chimique allemande pourra-t-elle supporter la chaleur sans cas de force majeure, ou 2026 sera-t-elle l'année où BASF répétera le scénario de 2018 — cette fois-ci avec une note supérieure à 250 millions d'euros.